A la madelaine

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A la madelaine

Message  Mokhtar le Mar 15 Mar - 8:10

A LA MADELEINE
(SOUVENIR DU PASSAGE D'ABD-EL-KADER A PARIS)

Du temple de la Madeleine
Il allait saluer le dôme byzantin ;
Sous son burnous de blanche laine
Ressortait vaguement le blanc mât de son teint.


Du peuple se pressant pour mieux voir son visage,
Les flots devant lui s'entr'ouvraient ;
El l'Émir s'inclinait... et tous, sur son passage,
Avec respect se découvraient.

Jeune, aimant les héros et, sur un ton lyrique,
Ayant déjà redit quelques combats d'Afrique,
Je voulus voir aussi l'homme dont le canon
Nous avait tant de fois fait entendre le nom.


J'entrai. — L'Émir, d'abord, d'un oeil ravi contemple
Les merveilles que l'art prodigua dans ce lieu ;
Puis, le front prosterné sur les dalles du temple,
Il adore l'unique Dieu !..

Le regard attaché sur cet homme en prière,
Je songeais... devant moi son histoire guerrière
Page à page se déroula...
Mes pensers remontant du vieux chêne à la tige,
Le suivaient jusqu'au jour où grandeur et prestige
Tout pour le vaincu s'écroula !..


Je le voyais le front rayonnant d'espérance,
Jeune, acclamé sultan en haine de la France,
Sous les vieux murs de Mascara,
Jetant cette réponse à l'histoire attentive,
Lorsqu'un des siens railla sa pauvreté native :
« Qu'importe ! Dieu m'en donnera ! »

Puis, nouveau Jugurtha, nous harcelant dans l'ombre,
Embusqué sur un pic, dans une gorge sombre,
Toujours tombé ! toujours debout !..
Hardi, fécond en ruse, infatigable, austère,
Unissant avec art le double caractère
De général, de marabout.


Aux jours du Ramazan si sa dévote armée
S'attriste en regardant la campagne semée
Des froids cadavres de ses fils ;
Il accourt, il l'exalte en parlant du prophète,
Et toujours confiant, même après la défaite,
Nous lance d'éternels défis !

— « Francs, que l'esprit du mal possède,
N'espérez pas que je vous cède
Cette terre dont je suis roi !
Dieu de sa main fit le partage :
A chacun sa part d'héritage,
La mer à vous ! la terre à moi l


Hâte-toi, mon coursier, volons à toute bride ;
Du désert sablonneux foulons la plaine aride,
Aspirons le feu du chemin ;
Alger dans peu d'instants par nos goums attaquée,
Aux flots purs du bassin de sa grande mosquée
Te verra boire avant demain !

En avant, réguliers, faisons parler la poudre !
A vos fusils bronzés Dieu confia la foudre
Pour frapper l'infidèle au front !
Allah, celui qui tient dans ses mains la victoire,
Promet aux survivants le butin et la gloire,
Le ciel à ceux qui tomberont !


Français présomptueux qui fondez sur le sable,
Jamais sous votre joug l'arabe insaisissable
Ne courbera son front soumis ;
Pour la force et l'audace en vain l'on vous renomme ;
Tant qu'ici rocs, ravins pourront cacher un homme,
Vous trouverez des ennemis !

Tremblez donc ou fuyez, ô légions d'esclaves !
Sous vos pas incertains ce sol roule des laves ;
Notre soleil pour vous a des feux trop ardents !
Retournez, retournez sous votre ciel humide,
Hâtez votre retraite où le lion numide
Va vous déchirer de ses dents !.. »


Mais de nos cavaliers étincellent les lames :
Chasseurs, spahis vengent ces affronts-là
Par les silos détruits, par les gourbis en flammes,
Par la prise de la Smala !..

Vingt fois la razzia dans son passage emporte
Tètes d'hommes, troupeaux, tentes, fusils, — qu'importe !
Abd-El-Kader, sans s'émouvoir,
Recommence son oeuvre avec persévérance,
Organise, combat et deux fois par la France
Fait reconnaître son pouvoir.



Dérisoires traités ! confiance insensée !
Qu'il redonne la trempe à son arme émoussée,
Et l'enfant de l'Islam se croira délié.
Écoutez-donc ces voix, dont chaque note pleure,
Qui de Sidi-Brahim vous crient à toute heure :
« Gardez-vous de votre allié !! »

……………………………………..

Mais contre Abd-El-Kader nos haines sont éteintes ;
D'un sang bien précieux si ses mains se sont teintes,
En un jour il l'a racheté ;
Jour où de ses soldats trompant la sombre attente,
A quatre-vingts Français prisonniers sous sa tente,
L'Émir rendit la liberté !


VAE VICTIS ! s'écriaient les guerriers d'un autre âge
Devant les ennemis qu'ils avaient abattus.
Nous, après sa défaite, honorant son courage,
Nous protégeons celui qui nous a combattus !..

Louis Tronche

Poème reproduit tel quel, orthographe et ponctuation.
Source :
« Poèmes anecdotiques et poésies diverses », par Louis Tronche,
1878, page 156


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